🇺🇸 Portrait · Ultra-trail
Jennifer Lichter
29 ans · Missoula, Montana · The North Face
Un destin hors du commun
Il y a des histoires sportives. Et il y a des histoires humaines qui débordent tellement le cadre du sport qu'elles en deviennent universelles. Celle de Jennifer Lichter appartient à la seconde catégorie. Avant d'être l'ultra-traileuse qui vient de remporter la Western States 100 en battant le record de Courtney Dauwalter, elle est une femme qui a survécu à une enfance dont la plupart des gens ne soupçonnent pas l'existence.
En 2005, les trois enfants sont adoptés par Nick et Margaret Lichter, un couple du Wisconsin. Ferryville d'abord — une petite ville au bord du Mississippi — puis La Crosse. Aucun des enfants ne parle anglais à l'arrivée. Ils l'apprennent vite, avec l'aide d'une nounou hispanophone et de parents qui emportent partout des dictionnaires d'espagnol. « L'école était folle et difficile, mais en même temps, nous étions tellement enthousiastes », se souvient Jennifer.
Courir pour se punir, puis pour guérir
Au collège, les traumatismes rattrapent Jennifer. Elle intègre l'équipe de cross-country et y canalise une colère profonde — celle d'une enfant qui a perdu sa mère sans pouvoir lui dire au revoir. « Je ne courais pas par plaisir. Je me punissais. » À 12 ans, diagnostic d'anorexie. Plusieurs séjours en centre de traitement. C'est lors du troisième qu'un médecin l'aide à accepter la culpabilité envers sa mère. Un mois plus tard, elle sort et entre au lycée avec une nouvelle perspective.
En 2015, elle rejoint l'université de Toledo pour courir en cross-country. Prometteuse dès la première saison, elle développe ensuite un déficit énergétique relatif (RED-S) qui l'épuise sur trois ans. À l'approche de sa dernière année, elle arrête la course. Après ses études, un road trip avec sa mère adoptive la fait passer par le parc national de Glacier, dans le Montana. Elle est immédiatement saisie par ces montagnes. En septembre 2019, elle s'installe à Missoula.
Le Montana comme renaissance
Guide de randonnée dans les Rocheuses à partir de 2020, Jennifer redécouvre le mouvement — et cette fois, sans la pression du chrono. « Je suis retombée amoureuse de la course à pied, mais cette fois-ci, c'était par pur plaisir, et non par autodestruction. » Elle rencontre son compagnon Nick Cornell dans une salle d'escalade. Ils font leur première sortie trail ensemble dans la neige.
« Elle veut simplement vivre le moment présent et se surpasser. Elle n'a pas besoin de connaître ses temps intermédiaires, elle court à l'instinct. » — Nick Cornell
« Je puise dans la force de la vie — j'utilise ce que je suis devenue et ce que j'ai créé comme une ressource pour savoir que je peux accomplir des choses difficiles grâce à ce que j'ai traversé. »
— Jennifer Lichter
2026 : L'explosion mondiale
En février 2026, Jennifer Lichter court son premier 100K au Black Canyon Ultra — elle qui n'avait couru "que" 80 km au Grand Trail des Templiers 2024 (5e). Elle ne se contente pas de finir : elle pulvérise le record féminin en 7h57'05, première femme à passer sous les 8 heures, effaçant la marque de Riley Brady (8h16'18 en 2025) de 18 minutes et se hissant à la 9e place au scratch.
Quatre mois plus tard, le 27 juin 2026, elle prend le départ de sa première Western States 100. 160 km, 5500 m D+. Elle prend la tête juste avant le 80e kilomètre. Elle ne la lâche plus.
Ancien record : Courtney Dauwalter — 15h29'33 (2023)
Battu de 1 minute et 28s · 11e au scratch · Première participation
La même nuit que la victoire masculine de Vincent Bouillard, lui aussi avec le record
Une nuit historique à Auburn : pour la première fois, les deux records masculin et féminin de la Western States tombent le même soir. Lui en 13h46'16, elle en 15h28'05. Deux exploits, deux trajets de vie, une même ligne d'arrivée.
Palmarès
Parcours
Courir comme acte de résilience
Ce qui distingue Jennifer Lichter des autres ultra-traileuses de sa génération, ce n'est pas seulement la vitesse - c'est la profondeur de la relation qu'elle entretient avec la douleur. Elle a appris à la côtoyer jeune, dans des circonstances que la plupart des athlètes n'imaginent pas. Aujourd'hui, dans ses longues sorties à Missoula, elle gravit le mont Sentinel en fin d'entraînement, quand ses jambes brûlent le plus — elle y voit une métaphore de tout ce qu'elle a traversé.
Elle porte des paillettes sur les joues en course. Elle grimpe en salle d'escalade. Elle guide des randonneurs dans les plus beaux paysages du monde. La coureuse et la femme ne font plus qu'une - et c'est précisément là que réside sa force.
« La course à pied occupe une place si importante dans ma vie, car non seulement elle m'a permis de guérir, mais elle m'a aussi offert cette vie incroyable dont la plupart des gens rêvent. Je suis tellement reconnaissante d'être là où je suis. »
— Jennifer Lichter